Savings-out



Alitoks faisant du door to door pour trouver un stage

La Life Project Money (LPM) est un autre pilier de la pédagogie LP4Y dans l'accompagnement des jeunes vers leur nouvelle vie. La LPM se divise en deux parties : les savings épargne que les jeunes cumulent virtuellement sur un compte tenu par le coach au long de leur cursus au centre, et les allowances indemnités déduites de leur savings, qu'ils perçoivent chaque semaine. Les deux dépendent de leur attendance (présence à la formation). Au cours des six mois du programme, les jeunes reçoivent entre 10 et 20€ d'allowance par semaine, et peuvent accumuler jusqu'à 500€ de savings, qu'ils ont la possibilité de débloquer sous certaines conditions pour leur recherche de travail (montant qui a presque été divisé par deux en 2022 à cause des coupes de budget liées entre autre à la frilosité des entreprises depuis le covid).

Même gratuite, l'école reste trop chère pour les plus pauvres. Les allowances sont là pour aider les jeunes à subvenir à leurs besoins quotidiens pendant leur temps à LP4Y (nourriture, hygiène, transport…) et ainsi ne pas devenir un poids pour leur famille. C'est aussi un bon moyen de les faire venir au centre. Nombreux sont ceux qui en font la principale raison de leur présence à LP4Y au début. Ces indemnités peuvent en effet permettre de les fidéliser au programme et de les motiver à venir tous les jours.

Les savings ont pour fonction de les soutenir financièrement dans leur recherche de travail, et uniquement pour des raisons professionnelles. Leurs premier retrait de savings arrive généralement lors de leur recherche de stage en milieu de cursus. Par exemple, ils pourront s'offrir la dizaine de documents officiels exigés par le gouvernement pour être en règle sur le marché du travail. Les jeunes doivent parfois débourser une centaine d'euros pour obtenir un certificat de naissance ou changer une lettre malencontreusement erronée depuis leur naissance. A 1000 pesos (18€) par lettre à modifier, certains appellent ça de la corruption. Cet argent leur sert aussi à s'acheter des vêtements professionnels, ou à payer le transport pour se rendre à un entretien d'embauche dans le centre ville. Enfin, pendant leur premier mois de travail, 140€ peuvent leur être alloués, leur permettant d'attendre sereinement leur premier salaire, à la suite duquel ils devront être autonomes financièrement. Après trois mois de travail, ayant prouvé leur stabilité financière, ils peuvent demander la totalité de leurs savings d'un coup. De quoi les motiver à persévérer durant les premiers mois de travail, qui sont souvent difficiles à passer mais si importants pour leur intégration sur le long terme.

Neverlie et Rey Ann en entrainement d'entretien d'embauche

Aujourd'hui, comme d'autres avant lui, Darwisa était en pleurs lorsque j'ai dû lui refuser des savings out. LP4Y œuvre en faveur d'emplois décents pour les jeunes, avec un contrat, un salaire minimum, des horaires corrects, un jour de repos par semaine et une couverture sociale. Une fois sortis du programme et s'ils n'ont pas encore trouvé de travail, ils sont suivis de plus loin par le coach, et la tentation de prendre le premier boulot venu est grande quand ils sont dans l'urgence et doivent subvenir aux besoins de leur famille. Mais la règle veut que l'argent qu'ils ont accumulé pendant le programme leur soit rétribué uniquement en cas de recherche ou d'obtention de travail décent.

Ancien diplômé, Darwisa, après avoir perdu son travail, a accepté un job de petite main dans une entreprise de photocopieuses pour subvenir aux besoins de sa petite sœur. Devant sa demande de savings normalement due en cas de premier mois de travail, je n'ai pu que l'encourager à reprendre sa recherche de travail en venant au centre. Son job n'était pas décent. Devant son incapacité à me montrer son contrat, on a appelé son employeur. Ce dernier a refusé de nous communiquer le contrat, prétextant les règles de confidentialité de l'entreprise. Ce n'était pas la première fois que j'entendais ce genre d'explication, et s'il y a bien une chose sur laquelle je ne transige pas, c'est le contrat. Darwisa m'a finalement avoué que son salaire était de moins de 500 pesos (8€) par jour, inférieur au minimum légal, et que son contrat était détenu par son employeur, autrement dit, n'existait pas.

Parfois, les jeunes font usage de tous leurs talents d'acteurs pour convaincre le coach de leur donner de l'argent. Cela fonctionne particulièrement avec les coachs fraîchement arrivés sur le terrain et découvrant les règles, c'est-à-dire au moins une fois par an. Les jeunes accourent pour demander des savings-out au nouveau coach, plus laxiste sur les règles. Je me suis fait avoir avoir un petit nombre de fois au début. Ma co-coach Alyssa m'avait même fait remarquer que je les donnais assez facilement. Il est aussi connu que les coachs français sont plus souples que les locaux, qui sont eux plus au fait du coût de la vie dans leur pays et plus alertes sur les subterfuges des jeunes. 

Pour Darwisa, j'aurais probablement craqué à un autre moment, pas ce jour là. Je ne pouvais lire dans ses yeux que sincérité et détresse. Je l'imagine rentrer chez lui dépité, devant trouver une solution pour nourrir sa petite sœur cette semaine. Ca me travaille l'esprit. Il m'arrive parfois de donner des savings malgré le sentiment que le jeune n'est pas tout à fait honnête avec moi, trafiquant des factures ou racontant des histoires pour obtenir de l'argent. La pression est parfois grande de la part des familles pour la contribution que les jeunes doivent apporter au foyer. Les jeunes feraient tout pour participer à l'effort familial, et certains ne se cachent pas de donner à leur famille l'argent d'LP4Y prévu pour leur recherche de travail.

Nous ne sommes pas là pour aider financièrement la famille du jeune mais pour accompagner ce dernier à le faire lui-même avec son propre salaire. Une histoire de poisson et d'apprentissage de la pêche, parait-il. Ses savings-out sont limités et, une fois épuisés pour subvenir aux besoins de sa famille, il ne pourra plus les utiliser pour sa recherche de travail. Un discours bien construit et plein de sens, mais parfois difficile à entendre pour les jeunes. Le problème lorsque l'empathie nous fait déroger à la règle pour un jeune dans une situation d'urgence, c'est que les prochains ne manquent pas de nous le rappeler. Appliquer la règle à la lettre est indispensable, sous peine de faire vivre un sentiment d'injustice auprès des jeunes et de décrédibiliser le coach.

Là où il y a de l'argent, il y a nécessairement du contrôle. Ce contrôle me donne parfois le sentiment de participer au système qui rend la vie si compliquée aux pauvres et de renforcer l'humiliation quotidienne qu'ils subissent en leur demandant des justificatifs. C'est ce même contrôle qui me fait abandonner mes réclamations auprès des compagnies aériennes qui me doivent plus d'une centaine d'euros au bout du énième e-mail envoyé, ou qui amplifie ma phobie administrative lorsque je reçois un message m'annonçant que mes innombrables justificatifs de frais de santé sont toujours insuffisants pour obtenir le précieux remboursement de l'assurance, plus de six mois après les soins. Ce même contrôle que nous réclament les donateurs, qui demande tant de travail aux équipes communication et qui ralentit l'action sur le terrain. En France, 35% des personnes éligibles au RSA, une allocation dite de « survie », ne la demandent pas !

Un jeune donnant un training aux autres

Pour obtenir des savings, les jeunes doivent présenter un budget puis fournir les factures avant de pouvoir faire une nouvelle demande. Avec les jeunes qui découvrent le concept de facture, il faut trouver le bon équilibre entre contrôle et confiance. Le but étant de les pousser avant tout vers la voie de l'autonomie sans tomber dans le contrôle permanent malgré le manque de visibilité que certains nous donnent. Si l'argent n'est pas toujours utilisé de la manière annoncée, ce n'est plus entre nos mains et c'est avant qu'il faut agir, pendant les six mois de training, à coup de guidance et de face to face (les jeunes sont guidés sur leur projet de vie par leur coach, individuellement pendant des face to face et collectivement durant les collectives guidances, qui représentent un cinquième de leur emploi du temps). 

La position d'infériorité dans laquelle se mettent les jeunes lorsqu'ils viennent faire une demande d'argent est parfois désagréable. Si on veut respecter la dignité de celui qui l'obtient, l'argent doit être un dû et non une demande. C'est en ce sens que milite l'association ATD Quart-Monde dans sa démarche sur le revenu universel, en le présentant comme un droit et non une chance. Un droit fondamental, un droit à la dignité… Mais qu'en pensent les plus pauvres ? Je vous encourage à lire cet article d'ATD QM qui leur a posé la question : Revenu universel d’activité: la parole aux plus pauvres

J'ai beaucoup aimé le T-shirt

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